Chronique 13
13, ça porte bonheur… En plus, c’est fête aujourd’hui, deux bonnes raisons de croire à ce drôle de cessez-le-feu qui dure depuis maintenant 30 heures. Les combats auront peut-être repris le temps que vous receviez ce message, mais pour l’instant, ça tient le coup. C’est d’ailleurs assez curieux la guerre. Dimanche soir, l’enfer s’est abattu sur le Liban et lundi matin, 8h, plus rien, Nescafé, tartines pour tout le monde et c’est fini… Quand je vous dis l’enfer, c’était vraiment l’enfer. Nous habitons à au moins 20km à vol d’oiseau de Beyrouth et je peux vous dire que le bruit des bombardements sur la banlieue sud, jusqu’à 2h du mat’ m’ont vraiment empêché de dormir. Je ne sais pas s’il s’agissait vraiment des bombes ou du survol incessant des avions… mais le bruit était assourdissant, comme une vibration immense, qui dure des heures, sourde et monotone. A moins que mon insomnie soit due à autre chose : vers 10h du soir, les hébreux ont bombardé une usine de chocolat et de bonbons, Gandhour (tu sais, Gilles, les gaufrettes adorées de Eva). Or cette usine est à maximum 600m de notre maison. Des bombes sont aussi tombées très près de la maison de mes beaux parents… A tel point que ses 2 frères qui sont encore là-bas, sont allés se terrer et dormir dans l’abri sous l’hôpital Sainte Thérèse à côté de chez eux. En fait, c’est un sentiment assez bizarre, tu vois les images à la télé des bombardements les plus violents sur un quartier civil d’une ville normale depuis la seconde guerre mondiale et l’immeuble au premier plan, c’est ta maison. Du coup, je me suis mis à imaginer plein de trucs, surtout qu’un ami a appelé pour nous dire que des jeeps du Hezbollah passaient sans arrêt devant notre maison… Gulp… En fait, quand les militaires israéliens se retrouvent autour d’une table pour discuter d’un bombardement, ils ne pensent pas à tout, vraiment… En fait, quand ta maison est bombardée, au-delà des victimes civiles, c’est aussi des vies entières qui sont démolies, des souvenirs, des papiers, des objets précieux, plein de trucs auxquels on ne fait pas tellement attention dans la journée, mais qui prennent une valeur sentimentale ave le temps. Et quand une bombe idiote, un tube de fer avec de la poudre dedans tombe dans ton salon, ce sont ces choses qui disparaissent… C’est d’une violence sans bornes, en fait. J’y ai beaucoup pensé pendant cette nuit de dimanche à lundi, à toutes ces choses détruites, dans les vies des autres. Et je me suis aussi demandé : pourquoi a-t-on toujours besoin de passer par la violence pour régler les problèmes ? Il y a 10000 réponses faciles à ça, mais j’ai surtout repensé au livre de Fisk, Pity the Nation, où il raconte l’histoire de ces juifs qui ont survécu à l’holocauste et tente d’expliquer les raisons de leur haine des palestiniens. Et qui pensent que personne n’a vraiment été puni pour les crimes que les juifs ont subis. Avec l’idée que la punition est un phénomène nécessaire, un peu comme quand je tape sur les doigts de Rami quand il tague le salon de ma belle-mère avec un feutre gros comme sa main. Et je crois qu’Israël est un pays qui distribue des punitions, des punitions collectives, comme pour se défouler de sa propre peur et exorciser sa propre histoire. Sauf que les responsables de l’holocauste ont disparu et que toute cette frustration se déchaîne contre les arabes, qui à part défendre le territoire qui leur a été pris, n’ont rien à voir avec la solution finale. Le terrorisme arabe n’est qu’une réponse de pauvres à une punition collective. Voilà le terme auquel je pense quand je vois les bombardements de Beyrouth : punition collective. Mais aussi je pense à Pogrom, à génocide. On tue des gens, on détruit leurs vies, simplement parce qu’ils ne sont pas du bon côté de la barrière. Ils paient parce qu’ils sont faibles et pauvres et qu’ils n’ont pas d’amis (ou plutôt, dans ce cas, leurs amis sont des lâches). Ils paient parce qu’ils ne coûtent pas cher. Israël, cela ne lui coûte rien de détruire un quartier entier de Beyrouth. L’ONU ne va pas condamner, les télés vont montrer que Haïfa aussi reçoit des roquettes (vous imaginez : placer sur le même pied d’égalité 25 tonnes de bombes guidées au laser lâchées en pleine nuit par des bombardiers sur un quartier surpeuplé et une roquette tirée au pif sur un trottoir par un pick-up planqué dans des oliviers ?), Spielberg ne va pas en faire un film, même pas besoin de reconstruire, voire même de se sentir coupable : ces gens, ce sont tous des terroristes. Moi, ces gens, je vis avec, ce sont des étudiants, des épiciers, des femmes, des petits enfants qui jouent au foot et se mettent des coups de boule pour faire comme Zidane, des glandeurs en mobylette, des chauffeurs de taxi, des gens quoi, pas plus ou moins pires que ceux d’une banlieue lyonnaise ou berlinoise. Des gens armés ? Des assassins d’enfants juifs ? Mouais…
Aujourd’hui, c’est la fête de Marie, la Muddha d’un pauvre type barbu mais juif, qui a fini par se faire crucifier parce qu’il a justement voulu apprendre à son peuple qu’il vaut mieux éviter de se hacher la tête avec des piques en fer ou des katiouchas parce que sinon, on va tous brûler en enfer. J’espère qu’il a raison et que tout ceux qui ont balancé quelque chose sur quelqu’un depuis le 12 juillet vont brûler comme des poulets sur la broche pendant l’éternité. Et comme disait un juif célèbre pour autre chose que des massacres, l’éternité, c’est long, surtout vers la fin.
Un truc drôle, hier : la tradition ici, la veille de la fête de Marie, c’est de balancer des pétards et de faire décoller des petits feux d’artifice. Les israéliens ont du voir toutes ces petites katiouchas en carton, rouges, vertes et blanches, partir des 4 coins du pays, sur leurs écrans satellites. Un peu comme si le pays entier leur pétait à la figure… une insulte à leurs crimes, à leur folie meurtrière, à leur sentiment de supériorité universelle. 1 million de gens qui allument des feux d’artifice pour fêter, à 12h d’un cessez-le-feu. Trop forts les libanais.
Autre truc sympa : hier, avec l’arrêt des combats, des centaines de milliers de gens se sont jetés sur ce qu’il reste de route pour rentrer chez eux, le coffre plein d’aide humanitaire et 10 matelas sur le toit (« on sait jamais, s’il faut ouvrir une épicerie pour les casques bleus qui vont venir »). Immense retour de vacances, sans bison futé pour aider. Pas d’itinéraire secondaire, ni de délestage installé. Les hébreux n’en croyaient pas leurs yeux !!! Malades, ces libanais ? Non, entraînés ! Champion du monde des guerres ! Mon beau père (né en 36), me disait hier : ma vie, c’est la guerre depuis 1948. Guerres avec Israël, guerres civiles, invasions, occupations, 48, 58, 67, 73, 75, 78, 82, 90, 00, 06, etc. Hier, à la télé, un journaliste de la BBC interviewait un ancien du Mossad : le gars lui dit : de cette guerre ratée, nous allons tirer des enseignements… et nous ne referons pas les mêmes erreurs la prochaine fois !
J’espère que mon beau-père ne la manquera pas non plus, celle-là !
Bises
mercredi, août 16, 2006
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6 commentaires:
Merci pour cette chronique qui nous, libanais de l'étranger, nous apporte des nouvelles fraiches du pays. Mais pas que des nouvelles. Elle nous apporte ces impressions glanées au coins des rues, ces ressentis par rapport à cette guerre qu'on n'a pas choisi, et puis elle nous communique ce sentiment de révolte et de refus de toutes ces horreurs vécues depuis le 12 juillet. Ce que vous racontez dans votre chronique me touche beaucoup. Cette perte des choses qu'on ne voit pas dans la vie de tous les jours, qu'on ne remarque que quand on les perd. Combien de fois a-t-on changé de maison, combien de fois s'est-on recréer un foyer, un lieu de vie un lieu de protection avec toute notre famille pour animer les lieux chers. Puis un jour tout est détruit. Tout part en fumée. Et l'on recommence sans savoir pourquoi. Sans même oser se poser la question. Sans regarder en arrière de peur de ne plus jamais avancer. Avec toujours cette volonté de recommencer en croyant fermement que c'est la dernière... Sera-t-elle la dernière ?
Salut Stéfan,
Rien à ajouter au commentaire de l'utilisateur (utilisatrice ?)précédent(e). Tes chevilles vont enfler : tu es entré dans la grande chronique "sipienne" (http://projet-sipo.blogspot.com). Je trouve que ce serait bien que tu y réagisses, de la manière que tu voudras, à cette expérience que tu es en train de développer.
A bientôt j'espère...
Yves
"Et je crois qu’Israël est un pays qui distribue des punitions, des punitions collectives, comme pour se défouler de sa propre peur et exorciser sa propre histoire. Sauf que les responsables de l’holocauste ont disparu et que toute cette frustration se déchaîne contre les arabes, qui à part défendre le territoire qui leur a été pris, n’ont rien à voir avec la solution finale"
Je trouve cette réflexion extraordinaire et je voudrais la citer sur mon blog en indiquant, bien entendu que vous en êtes l'auteur. Me donnez-vous la permission ? Je vous ai déjà en tant que Blog mis dans mes références consultables en ligne.
Comme mon blog est extrêmement consulté en moyenne 1200 personnes par mois, cela entraînera des lecteurs pour le vôtre.
Votre réflexion, je voudrais en discuter avec des amis du Maghreb et en particulier Tunisiens puisque mon blog est répertorié dans le site agrégateur des blogeurs tunisiens.
Merci pour ces commentaires à vif
"une insulte à leurs crimes, à leur folie meurtrière, à leur sentiment de supériorité universelle"... Bien sûr, j'oubliais le peuple sûr de lui et dominateur. Ha la la ces juifs, hein ! S'ils étaient pas là, sur qui les bien-pensants pourraient taper ? Il resterait plus que les Arabes !
J'adore ce texte, Stef. En plus je t'entends le dire.
madame ana baddo 2ellak anno basterma ktir taybin 3akrut
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